UNE INCROYABLE VERITE

Pascale Viscardy

Sous le titre An Unbelievable Truth, le duo d’artistes bruxellois SARAH & CHARLES déploie à Netwerk, avec une intelligence renouvelée, un univers référencé se jouant des paradoxes nourris par les entrecroisements féconds de

la réalité et de la fiction et, tout autant, interroge de manière magistrale la nature linéaire du temps en une contradiction intrigante et stimulante.

Pensée tel un cheminement immersif, l’exposition de Sarah & Charles (°1981/°1979) démarre au rez-de-chaussée de la structure par un jeu de renvois indiciels qui empruntent aux univers filmique et scénique. Autant de propositions qui questionnent l’artifice et l’illusion comme métaphore du “théâtre de la vie”. Persona ne désignait-t-il pas le masque de l’acteur, le personnage ou le rôle et, plus tard pour Jung, l’instance psychique d’adaptation, le masque que tout individu porte pour répondre aux exigences de la vie en société ? Entre scène et coulisses, se déplie alors un espace où l’on découvre que dévoiler les coulisses revient à proposer aux spectateurs un monde infini de résonances imaginaires. Nodale, la vidéo Plot pool (2015) propose une narration hors du sujet propre du film, lequel démontre le processus de recherche des artistes pour Props For drama : Plot Hole (2013), une installation multi-channelsur trois écrans figurant plusieurs prises d’une même scène par deux personnages joués

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 Film still A day will come my future will be your past, 2015

par un unique acteur et égrenant par là même une mise en abyme de la recherche de l’image idéale. Déconstruit et troublé, ce making of, rendu ici muet, est fictionnalisé par un habile jeu de montage et l’ajout de sous-titres narrant un tout autre récit, la trame d’une scène de crime. Scandant l’ensemble de la galerie, la série des Sounds forme une collection d'évocations sonores. Par les mots et la couleur en association intuitive, le spectateur agissant expérimente ses propres réminiscences, chaque son devenant espace de projection. Le dispositif accueille encore des déclinaisons d’un autre motif récurrent du vocabulaire des artistes, les pièces de décor grandeur nature inspirées des maisons de maîtres dans lesquelles ils ont vécu. Elles définissent une narration d’objets de plus en plus abstractisés, introduisant un nouveau rapport au réel qui n’est pas sans convoquer une fibre surréaliste que les artistes affectionnent tout particulièrement. Mis en totale disponibilité à l’égard du signe, le spectateur attentif perçoit au travers des tableaux de briques blanches, la volonté de Sarah & Charles de briser “Le quatrième mur”(1). Inventé par l'encyclopédiste Denis Diderot, qui fut aussi dramaturge, ce mur imaginaire, parcourant le devant d’une scène de théâtre, est une frontière entre la fiction qui se produit sur scène et le public. Ce vocable se

répand dans le monde du théâtre au XIXème siècle avec l’avènement du courant réaliste, faisant de ce mur imaginaire une convention interdisant de le briser sous peine de casser le réalisme de la pièce. Littéralement fissuré dans le dispositif de l’exposition, celui-ci nous rappelle que derrière la réalité, il n’y a rien, rien qu’un faux semblant, pose la question d’une réalité comme produit d’une gigantesque fonction génératrice d’illusions touchant les univers de la conscience et favorisant peut-être l’émergence de réalités alternatives.

A l’évocation du potentiel métaphorique du cinéma pour aborder notre réalité filante, l’étage engage le spectateur au coeur même du nouveau projet cinématographique des artistes. Sous le titre paradoxal et contradictoire A day will come my future will be your past, Sarah & Charles propose une immersion troublante dans un temps distendu au travers de trois contextes singuliers et contrapunctiques. L’un prend pour cadre un parc artificiel, l’autre une grotte naturelle où le temps s’égraine au goutte à goutte, le troisième, enfin, appréhende un studio d’enregistrement. Trois temporalités s’y distinguent au travers de trois genres narratifs qui s’entremêlent. La fiction prend pour cadre enchanteur le Bois de la Cambre et met en présence deux jeunes filles archétypales à la séduction manifeste évoquant leur futur au

passé de manière peu naturelle ou bien encore, parlent de leur futur dans le temps présent. Le making of a pour cadre le studio où s'enregistre l’incrustation des voix des jeunes filles. Le documentaire suit, pour sa part, deux spéléologues dans la grotte et fait le récit de leur découverte d’une sculpture unique qui aura mystérieusement disparu dès après leur visite. Complexe et passionnant, le film, conçu en rupture de narration, se nourrit de la thèse portée par la mécanique quantique quant à la possibilité de temps superposés, possibilité magistralement évoquée par la clôture du film baignée d’une bande son proprement électrisante laquelle évoque le trou de ver qui doit permettre de se déplacer d’un endroit à un autre, comme un raccourci, mais aussi d’un temps à un autre, que ce soit vers le passé ou vers le futur…

A DAY WILL COME MY
FUTURE WILL BE YOUR
PAST


Single channel video projection, Full HD,color, son stereo - Durée: 24 minutes, 15 seconds - Aspect Ratio: 2.35 1
 

écriture et réalisation : Sarah & Charles.

co-écrit avec Benjamin Deboosere
avec Bettee Molnar, Stine Sampers, Elsa May Averill, Bryana Fritz, Damien Chapelle, Emeline Depas, Arthur Egloff, Caroline Daish and Duby

directeur de la photographie: Hans Bruch jr. -

musique originale de Lieven Dousselaere -

musique performée par Kinderlandkoor Kortrijk -

édité par Gert van Berckelaer - son édité par foley, recording & mix: Matthias Hillegeer - post-production des images: Mikros Image Brussels - produit par O.C.A.M. and Untitled Production - co-produit par The Flander Audiovisual Fond (VAF) Netwerk / centrum for contemporary art, arts center Buda, arts center Vooruit

1 En cinéma, on parle de “briser le quatrième mur” lorsqu’un personnage s’adresse directement – les yeux dans les yeux – au spectateur