IN THE HANDS
OF PUPPETS

 

​Maïté Vissault

 

 

Depuis plus de 15 ans, SARAH & CHARLES (°1981 et °1979 ; vivent et travaillent à Bruxelles) travaillent dans l’interstice entre réalité et fiction, bâtissant des installations immersives dans lesquelles le spectateur est à la fois objet et sujet de la mise en scène. Chaque exposition/intervention du duo d’artistes bruxellois est un voyage originel au cours duquel se déploie le synopsis d’une histoire située qui se densifie au fur et à mesure de sa mise en oeuvre. Agissant tout autant dans le champ des arts plastiques, du théâtre, du film, de la scénographie et récemment dans l’espace public, leur travail est le fruit de collaborations assumées qui résultent des relations qu’ils établissent avec le public et l’espace : expositions, scènes, espaces publics, etc. Usant de la construction d’une réalité fictionnée ou s’y référant (accessoires, décors, plateaux cinématographiques, pastiches, mises en abyme, etc.), leurs oeuvres en dévoilent le mécanisme et se jouent de l’illusion et de la confusion introduites par le dispositif. Entraîné par les artistes dans ce télescopage de fragments de réel et d’imaginaire qui constituent les coulisses donnant lieu au “spectacle”, le spectateur devient monteur et, presque malgré lui, acteur.’

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En 2013, The Suspension of the Disbelief, première grande exposition solo du duo au Z33 à Hasselt déployait ainsi l’arsenal scénique de la fiction (la comédie musicale) dans sa friction avec la réalité. Quelques années plus tard, In the Hands of Puppets (Entre les Mains de Marionnettes), exposition solo programmée pour l’automne à Be-Part à Waregem, abandonne en partie le mécanisme révélateur de l’envers du décor et des coulisses qui prévalait jusqu’ici, pour aborder un sujet universel qu’est la condition ontologique sur un mode réfléchi. Pour ce faire, Sarah et Charles disposent dans l’espace, à des endroits stratégiques, un ensemble hétérogène d’éléments — affiches, installations, films, rideaux, bancs, etc. — qui entraîne le visiteur dans une plongée immersive faisant littéralement corps avec l’espace en boucle qui régit la topographie du centre d’art. Et, par les résonances familières et complexes qu’il provoque, il l’incite à tisser un réseau de significations et d’émotions grâce au pouvoir de son imagination.

Sound:#398 STREAM_PRESSURE affiche extraite de la série intitulée Sounds (2012-2013) ouvre l’exposition et donne le “la” : créer un son — et une histoire — avec quelques mots, ou presque. Cette affiche est associée à une série de cinq posters, Simulacre & Simulation, constituée d’images issues de manuels de maquillage pour le théâtre auxquelles se superposent d’autres motifs. De cette manière, le “sound” se charge d’images qui sont autant d’objets-signes. Se référant au fameux ouvrage de Baudrillard Simulacre et simulation (éditions Galilée, 1981), ces images “sonores” introduisent de surcroît un glissement dans une économie politique du signe qui se fera de plus en plus perceptible au fur et à mesure de la progression du visiteur. Créant ainsi une toile de significations — toutes relativement minimales dans leur langage plastique —, Sarah et Charles accumulent tout au long du parcours images et objets, statiques et en mouvement, réels et virtuels qui, activés par l’imagination du spectateur et/ou par les technologies, basculent dans d’autres sphères, d’autres histoires, d’autres réalités, d’autres dimensions. Processus significatif de l’ensemble de l’exposition, ce glissement est celui d’une manipulation totale du réel par les signes et finalement de l’avènement du simulacre à travers le monde numérique et virtuel.

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La succession des titres tels Simulacre & Simulation (2019), Vanity of Vanity (2018), In the Hands of Puppets (2019), A creative Spa (2019) évoque d’ailleurs la teneur de cette plongée immersive dans un monde pétri de douces illusions et de miroirs aux alouettes. Or, centre névralgique de l’exposition, le film éponyme met en scène une poupée serpent, sorte de main gantée virtuelle dotée d’un visage articulé qui, à l’instar d’un psychologue, s’entretient avec différents patients sur des questions existentielles1. Sorte de thérapeute online, cette poupée virtuelle absorbe à la fin l’angoisse de ses patients et devient elle-même dépressive. Elle aussi est capable d’être contaminée par les émotions. Rejoignant l’analyse de Giorgio Agamben dans son ouvrage Qu’est-ce qu’un dispositif ? qui, à la suite de Foucault, reprend la question des relations de pouvoir qu’impliquent les dispositifs technologiques et leurs usages, In the Hands of Puppets nous parle de la manière dont l’interaction des hommes avec l’intelligence artificielle crée un sujet “spectral”, un individu fantôme de lui-même ayant perdu sa liberté qui, pour le dire avec les mots de Sarah et Charles, n’est plus capable d’assumer ses responsabilités. Aujourd’hui, la démultiplication des dispositifs technologiques et leur capacité croissante à interagir et à entrer en dialogue avec les individus est, comme le signifie Foucault, le lieu d’un projet politique et social dont le but est le contrôle des comportements, du corps et de l’esprit. “Vanités des Vanités, tout est vanité.”

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La première partie de cette phrase emblématique de l’Ecclésiaste constitue le titre d’un film de 2018 présenté dans la semi-rotonde de Be-Part. On y voit une animation de citations aux deux tiers issues de l’Ecclésiaste et des photos et vidéos empruntées à Internet. Ce collage de fragments textuels, inscrits en vaguelettes sur fond rose et parsemés d’images animées par des clics, utilise la grille visuelle d’une page instagram, le tout dilué dans une esthétique douce et banale, édulcorée, à l’image de la production ininterrompue de “likes” qui façonne le mode de fonctionnement des réseaux sociaux. Or, présenté sur du mobilier urbain conçu pour un projet d’art dans l’espace public réalisé en 2018-2019 pour la commune d’Anderlecht, Vanity of Vanities met en parallèle l’espace public et l’espace virtuel d’internet, montrant comment le patchwork fragmenté qui anime ces deux espaces a dissout et effacé toute participation active et toute “réelle” communication entre eux

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Ainsi, insidieusement, sans que plus personne ne sache vraiment qui se trouve aux manettes et quel est l’objectif, le contrôle s’immisce dans l’expérience ordinaire et quotidienne des connections virtuelles sous la forme inoffensive d’un “rien de nouveau sous le soleil”. Dès lors, l’exposition pose une question fondamentale: sommes-nous encore en mesure de choisir notre destin ? Et, en effet, arrivé dans la cave, baigné dans une lumière rose et enrobé de brouillard, le spectateur n’est plus qu’une silhouette enchainée aux plaisirs narcissiques d’une fontaine nommée bien-être, tandis que deux autres “silhouettes”, portraits/avatars des deux artistes, sans yeux ni bouche, lui parlent par onomatopées des limbes de leurs écrans (Two Heads, 2019).

Point culminant de l’immersion, A creative Spa, tel est le titre de cette installation, semble bien répondre à cette question par la négative. Et pourtant… Au terme de trois années de recherches, d’une résidence de trois mois au centre psycho-social St-Alexius d’Ixelles et de la réalisation depuis 2015 de plusieurs projets dans l’espace public, le regard de Sarah et Charles a basculé de l’extérieur vers l’intérieur, de l’acte de “regarder” vers celui de “se regarder”. Omniprésents, leurs portraits, avatars numériques, se déploient ainsi dans l’ensemble de l’exposition, comme pour nous rappeler qui sont les créateurs de ce simulacre, de cette simulation. Mais cette présence “spectrale” est aussi une manière de profaner ce monde virtuel omniscient — avec ses vérités ordinaires apparemment inoffensives — et d’en désamorcer les effets psychotiques en offrant un visage individué, bien que tronqué, au simulacre de l’exposition. De cette façon, tout en poursuivant leur réflexion sur la manière dont se construisent nos relations au monde, Sarah et Charles intègrent à leur projet une réflexion fondamentale sur les liens de l’humain avec le monde virtuel et l’intelligence artificielle. Et nous plongent dans la psychologie schizophrène et aliénante d’un individu formaté par un ensemble de prothèses technologiques et anesthésié de toute part. Augmentée d’un questionnement fondamental sur le rôle et la fonction sociale de l’art et de l’artiste, l’exposition In the Hands of Puppets se situe hors-scène, en dehors de tout jeu de fiction avec la réalité, dans une hyperréalité, assumant ainsi entièrement une dimension critique fondamentale d’ordre social et politique sur le danger de la dissolution de la responsabilité individuelle dans l’univers de la réalité augmentée.

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